mardi 27 juin 2017

Festival de Saint-Michel en Thiérache (25 juin 2017)



Festival de musique ancienne et baroque de Saint-Michel en Thiérache 2017

Un monde de représentations, entre cantate et opéra.


Saint Michel en Thiérache ( photographie (c) Emmanuelle Pesqué )


Héroïnes tragiques

Jean-François Dandrieu (1682-1738) – Sonate en trio en sol mineur op. 1 n°3
Michel Pignolet de Montéclair – Cantate La Bergère pour voix seule et symphonie
Henry Purcell – Dido’s Lament (Dido and Aeneas)
Georg Friedrich Handel – Sonate en trio en do mineur op. 2 n°1
Georg Friedrich Handel – Air de Storgè : « Some dire event… Scenes of horror » (Jephta)
Louis Nicolas Clérambault – Cantate Léandre et Héro pour voix seule et symphonie
Georg Friedrich Handel – Air de Dejanira « Where shall I fly? » (Hercules)

Bis : Johann Sebastian Bach – « Erbarme Dich » (La Passion selon Saint Mathieu)

Eva Zaïcik, mezzo-soprano

Taylor Consort
Théotime Langlois de Swarte – violon
Sophie de Bardonnèche – alto
Louise Pierrard – viole de gambe
Justin Taylor – clavecin

Abbaye de Saint-Michel en Thiérache, 25 juin 2017


Inaugurant la dernière cession du festival de Saint-Michel-en-Thiérache, le Taylor Consort célébrait les affres de l’amour et du désespoir. C’est en effet par des va-et-vient entre l’opéra et la cantate que ces héroïnes malheureuses faisaient part de leurs tourments : amours trahies ou contrariées, horreurs entrevues – tant celle de la mère devinant grâce à un songe prémonitoire le futur sacrifice de sa fille, que la folie grandissante de l’épouse vengée mais égarée – formaient la trame d’un passionnant programme.

La délicieuse Eva Zaïcik se coulait avec flamme dans ces pages de cantate française pour lesquelles sa diction superlative et la fluidité de son discours font merveilles. Les tourments d’une bergère que l’on devine ici de soie vêtue étaient cependant un rien moins convaincants que ceux de la malheureuse Héro, finalement unie à son Léandre par un Neptune qui ne manque pas d’intervenir, en deus ex machina qui connait son affaire. Les influences italiennes qui influencèrent si souvent Montéclair sont ici bien discrètes, aussi était-ce la pureté de la déclamation de la mezzo qui emportait ce récit, en dépit d’un manque d’approfondissement du sous-texte. En revanche, on ne pouvait qu’être pleinement enthousiasmé par cette miniature tragique que sont les amours malheureuses de Léandre et Héro, dans laquelle finesse de l’ornementation, retenue emplie d’émotion et éclats mordorés participaient de cette évocation puissante et poignante. Ce sommet dans l’œuvre de Clérambault était l’un des moments suspendus de la matinée.

On demeurait toutefois un peu sur sa faim pour les deux airs haendéliens, moins idiomatiques, et qui se cantonnaient davantage à la surface des personnages, en dépit d’une belle détermination et d’un engagement sans fards. Etait-ce dû à une vocalisation moins aisée pour la scène de folie de Déjanire ?

La déploration de Didon, ornée avec goût, au revers d’une tradition parfois trop minimaliste, étreignait le cœur ; le timbre lustré et la fougue ombreuse de la soliste y étaient idéaux. Ainsi que dans l’extrait de la Passion selon Saint Mathieu, instant de grâce.

Une sonate en trio de Dandrieu, élégamment délivrée, introduisait ces pages et mettaient en relief le violon véloce et goûteux de Théotime Langlois de Swarte. Tout du long du concert, on ne pouvait qu’admirer la complicité des jeunes interprètes, ainsi que la sapidité corsée et délicate, en un délectable oxymore, d’un violon alerte, d’un alto frémissant et d’une viole de gambe chaleureuse, et regretter que le superbe clavecin de Justin Taylor ait été un rien trop en retrait.

Une ovation enthousiaste a salué ces instants raffinés d’intelligence musicale.


Sainte Thérèse Hirson (Photographie (c) Emmanuelle Pesqué )

Sainte Thérèse Hirson (Photographie (c) Emmanuelle Pesqué )


Scènes de clavier

François Couperin — Passacaille (Pièces de Clavecin, 8e ordre)
J.S Bach — Ouverture française BWV 831 (Ouverture – Courante – Gavotte I/II – Passepied I/II – Sarabande – Bourrée I/II – Gigue – Echo)
G.F. Handel-F. Liszt — Sarabande et Chaconne de l’opéra Almira

Kit Armstrong, piano

Eglise Ste-Thérèse (Hirson), 25 juin 2017



C’est dans l’étrange église Sainte-Thérèse désormais désacralisée et qu’il a transformée en lieu culturel après l’avoir achetée, que le pianiste américain Kit Armstrong présentait un programme qui trouvait son fondement dans la musique baroque. Probablement convaincu que l’instrument moderne est totalement impropre à traduire la subtilité de la rhétorique instrumentale du Grand Siècle, le pianiste ne tenta pas même de s’approximer de la tonalité du clavecin, par une imitation malencontreuse. Au contraire, il donna libre court à un jeu aux riches harmoniques, tout en restant d’une grande précision rythmique. La paraphrase de Liszt lui permit de manifester pleinement ses qualités virtuoses, tandis que le bis de Byrd concluait avec forces « trompettes », en une allégresse jubilatoire.


  
Saint Michel en Thiérache ( photographie (c) Emmanuelle Pesqué )


Duel londonien
Nicola Porpora — Sinfonia en trio op. 2 en do majeur
Nicola Porpora Salve Regina, cantate pour contralto en fa majeur
Nicola Porpora Largo du concerto pour violoncelle en sol majeur
Nicola Porpora — « Alto Giove » (Polifemo)
Georg Friedrich Handel — Sinfonia allegro HWV 338 (1er mouvement)
Georg Friedrich Handel — « Verso gia l’alma nel core » (Aci, Galatea e Polifemo)
Georg Friedrich Handel — « Stille amare » (Tolomeo)
Nicola Porpora — « Tradita, sprezzata » (Semiramide riconosciuta)
Georg Friedrich Handel — Sinfonia et « Cara Sposa » (Rinaldo)
Georg Friedrich Handel — Sinfonia Concerto X opus 6 (HWC 238)
Nicola Porpora — « Fuggi, fuggi degli occhi miei » (Semiramide riconosciuta)

Bis: « Lascia, ch’io pianga » (Rinaldo)

Orfeo 55
Nathalie Stutzmann, contralto et direction

Abbaye de Saint-Michel en Thiérache, 25 juin 2017


On ne présente plus Nathalie Stutzmann, tant cette dernière arpente depuis longtemps les chemins du baroque. Mais ce territoire ne borne pas sa curiosité, puisqu’elle a dirigé avec un immense succès un Tannhäuser version française à Monte Carlo en mars dernier. Cette fois-ci, c’est avec son ensemble que l’énergique contralto a concocté un programme rassemblant deux ennemis musicaux, les compositeurs Porpora et Haendel, tout aussi célèbres en leur temps. Si le second a gagné depuis longtemps la bataille de la postérité, le premier mérite bien mieux que sa réputation de rival d’Haendel, comme l’ont déjà prouvé de nombreuses résurrections de ses œuvres.

Parfois un peu brouillon, le tonus de la contralto emporte ce concert sur les cimes de son enthousiasme. Empoignant ces partitions à bras le corps, se démultipliant, qu’elle donne un départ ou qu’elle se concentre sur son chant, elle fait sienne les douleurs de ces héros expirants ou de ces héroïnes blessées. C’est néanmoins dans la sobriété haendélienne et son aspect élégiaque qu’elle est la plus percutante, les bigarrures d’affects violents s’entachant ici de quelques glissements outranciers parfois éloignés des intentions premières des compositeurs. Son timbre si reconnaissable s’y déploie et emplit la large nef de l’abbaye, sa solidité et sa souplesse réfléchissant l’architecture singulière et si séduisante de l’édifice gothique et baroque à la fois. Orfeo 55, ductile et dynamique, entoure la voix de sa fondatrice d’un lyrisme attentif et impétueux.



Ces textes ont été rédigés pour ODB-opera.

Saint Michel en Thiérache ( photographie (c) Emmanuelle Pesqué )

Saint Michel en Thiérache ( photographie (c) Emmanuelle Pesqué )

samedi 24 juin 2017

Fauré - Mélodies (Lenaerts Riga, CD Muso 2017)



Gabriel Fauré (1845-1924) – Mélodies

Le Papillon et la Fleur (Op. 1: I) – Victor Hugo
Tristesse d’Olympio – Victor Hugo
L’Absent (Op. 5: III.) – Victor Hugo
Tristesse (Op. 6: II) – Théophile Gautier
Au Bord de l’eau (Op. 8: I) – Sully Prud’homme
3ème Nocturne en la bémol majeur (Op. 33)
Après un rêve (Op. 7: I) – Romain Bussine
Nell (Op. 18: I.) – Lecomte de Lisle
Poème d’un jour, Adieu (Op. 21: III) – Charles Grandmougin
Les Berceaux (Op. 23: I) – Sully Prud’homme
Le Secret (Op. 23: III) – Armand Silvestre
Les Roses d’Ispahan (Op. 39: IV) – Lecomte de Lisle
Fleur jetée (Op. 39: II) – Armand Silvestre
Barcarolle en la bémol majeur (Op. 44)
Clair de lune (Op. 46: II) – Paul Verlaine
Au Cimetière (Op. 51: II) – Jean Richepin
Mandoline (Op. 58: I) – Paul Verlaine
Prison (Op. 83: I) – Paul Verlaine
Soir (Op. 83: II) – Albert Samain

Thibaut Lenaerts – ténor
Philippe Riga – piano Erard 1873

CD Muso, 2017


CD Fauré Lenaerts Riga Muso 2017



Raffinement impressionniste et élans soupirés

Tant de splendeurs vocales ont balisé notre écoute des mélodies de Fauré qu’on pense tout en connaître ; Charles Panzéra, Gérard Souzay, Bernard Kruisen, Hugues Cuénod, François Le Roux et Yann Beuron nous ont en déjà dévoilés des horizons chimériques et chéris. C’est dire que l’approche de Thibaut Lenaerts tranche sur ses illustres devanciers. Protée épousant les humeurs complexes témoignant de l’évolution de l’art de Fauré, il traduit tout autant la véhémence angoissée de la fleur jetée qu’une Tristesse amène qui se rit de sa douleur. La mélancolie fluide d’Olympio répond à un rêve retenu et enivré. L’interrogation poignante de L’Absent se teinte d’un silence qui glisse lentement vers le vide. L’inéluctabilité de l’entropie qui s’alambique Au bord de l’eau se dissout dans une ode d’une juvénile ardeur à Nell. Les regrets évaporés d’un Adieu laissent place à la pudeur d’un Secret chuchoté. Des Berceaux au doux balancement miroitent, tout comme ces roses d’Ispahan gainées de mousse, emperlées d’une rosée qu’on se plait à deviner. Diction ciselée, délicatesse d’un miniaturiste esquissant un silence sur l’ivoire et pureté du timbre s’équilibrent idéalement, en de fulgurantes intuitions qui transfigurent des pages si connues et d’autres souvent méconnues.

Tutoyant les mêmes sommets, un piano Erard de 1873 – facteur favorisé par Fauré – irise de couleurs qui perlent de mille arcs-en-ciel sur des cieux changeants. Philippe Riga confère à ces arabesques fluidité, clarté de fêtes en larmes et de purs mystères, d’autant plus éblouissants qu’ils semblent si proches, ne se dérobant que lorsqu’on croit les saisir. Avec une discrétion empathique qui aurait certainement comblé d’aise le compositeur. Cette élégance primesautière ou plus sombre, ces dérobades avenantes entourent d’un frais écrin le chant raffiné et ondoyant de Thibaut Lenaerts. De superbes Nocturne et Barcarolle rappellent, s’il en était besoin, quel compositeur pour clavier fut Fauré.

C’est à une promenade dans un paysage choisi où alternent futaies et jardins à la française, où flamboie un horizon perdu que nous sommes conviés. En des détours inattendus, la grâce de ces deux compagnons laissent les mots s’épanouir, et les auditeurs de se prendre à les croire, pour reprendre là un des credo de Poulenc qu’ils serviraient aussi magistralement.


Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.